Le conte …

Un Conte d’Hiver

(Shakespeare, version Agnès Bourgeois)

par Claire Nancy Lacoue-Labarthe

Le moins qu’on puisse dire est que les spectacles d’Agnès Bourgeois sont rares. Un, de temps à autre, ici ou là, au gré des lieux qui acceptent de les accueillir et de contribuer à leur financement. Autant dire qu’ils sont réservés à des proches, des « fans », ou quelques connaisseurs qui s’y « reconnaissent » avec bonheur et tristesse à la fois de ne pas pouvoir partager davantage leur chance.

Cette chance est d’abord celle d’un véritable geste théâtral. Le Conte d’Hiver d’Agnès Bourgeois n’est pas une version supplémentaire de la tragi-comédie shakespearienne, mais une proposition radicale de théâtre, qui interroge le sens du théâtre aujourd’hui aussi bien que celui de la pièce. Avec une efficacité lumineuse et décidée qui repose sur des moyens élémentaires rigoureusement choisis et pensés.

Le texte est là, assumé, adressé, « balancé » frontalement au public. A peine élagué, il fait clairement entendre une fable pourtant très touffue, chargée de fantaisies dans le goût du genre et de l’époque. Tout est ici très clair quelles que soient la multiplication des intrigues, des personnages, des lieux, des genres et des temps. Parce que le théâtre donne aussi à voir et que l’intelligibilité du texte est indissociable de l’image qui le configure. L’histoire étrange, baroque, de cet aller-retour Sicile-Bohême-Sicile qui fait la trame de la pièce et chahute le spectateur s’éclaire à mesure qu’elle fait percevoir ses enjeux. La première partie tragique de la pièce avec ses intrigues de cour, son exacerbation des passions et des jeux du pouvoir, -la partie sicilienne, guindée, artificielle, jouée par des personnages qui sont à la limite de la marionnette- prend lumineusement sens dans son contraste avec la pastorale bohémienne qui lui fait suite : celle-ci est traitée par Agnès Bourgeois comme une scène carnavalesque où la bouffonnerie rustique se donne libre cours. Alors, au milieu des personnages transformés en moutons et se culbutant allègrement éclatent la vie, le rire, la ruse insolente. Les miasmes de la Sicile se dissipent, l’amour retrouve droit de cité, l’humanité reprend figure.  La tragédie perd ses pouvoirs sinistres, la comédie jubile. Le dénouement trouve sa condition de possibilité. Il suffit d’un retour en Sicile des héros régénérés par leur fuite en Bohême pour assurer leur triomphe sur les forces maléfiques qui les avaient condamnés.

Mais le dernier mot n’est pas dit, la dernière image pas montrée. Il reste une dernière péripétie, celle du miracle ultime : au roi de Sicile, jadis meurtrier par jalousie, est dévoilée la statue de celle qu’il avait tuée vingt ans auparavant et toujours regrettée. Dévoilée, et réanimée. C’est elle, le malheur est vaincu. Mais elle n’a plus vingt ans. Le temps est irréversible. Le malheur a décidément eu lieu. La comédie ne peut venir à bout de la mélancolie.

Il y va donc, dans ce Conte d’Hiver, d’une histoire étrange, compliquée à plaisir dont les inventions proliférantes nous ramènent constamment à un enjeu essentiel, qui nous touche d’un bout à l’autre, dans chacun de ses méandres ainsi traités par l’invention ininterrompue de la mise en scène. Aucune couleur locale. Une mise au service, élémentaire, du sens. Le dispositif scénique est rudimentaire : quelques bancs, des étoffes figurent tantôt la Cour, tantôt les champs au gré, savant, de leur disposition. Les costumes sont réduits à des tuniques monochromes (couleur chair) de lin fruste ou de soie, selon le rang des personnages et le lieu de l’action. Au plus près des corps, sans les dessiner. Aucune inscription assignable, donc. Mais la suggestion d’un espace intemporel, primitif et sophistiqué, naïf et pénétrant -on peut penser à Cranach- qui donne à voir avec une sobriété et une décision lumineuses les enjeux de la fable shakespearienne comme ceux de leur mise en scène.

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