Traces d’Henry VI – A table opus 0

LA « CÈNE »  D’HENRI VI

(Traces d’Henri VI à l’EDT91 Mai-juin 2013)

 par Christian Drapron, Juin 2013

Sans doute faut-il faire la part de ce qui relève ici des contraintes liées à l’exercice proposé à la douzaine d’apprentis comédiens de l’E.D.T. lancés sur les traces d’Henri VI de Shakespeare. De l’immense tryptique formé par cette Story jalonnée de voyages, de trahisons, de meurtres, de révoltes et de batailles, n’ont été retenus que quelques fragments. Ainsi Agnès Bourgeois a-t-elle dressé la table pour un repas des fauves, le tableau d’une Cène sans promesse de salut et déjà grosse de trahisons et de violences.

Autour du repas funèbre qui clôt le règne prestigieux d‘Henri V s’aiguisent les féroces appétits des clans irréconciliables de York et de Lancastre. Les traités désastreux qui scellent la fin de la vocation continentale de l’Angleterre (la Guerre de Cent ans), précipitent, la Guerre des deux Roses. La régence conflictuelle qui inaugure l’accession au trône d’un roi encore enfant vient rouvrir la plaie d’anciennes haines. Ainsi placé sous les auspices d’une  déploration trop bruyante et d’une paix en trompe-l’œil (le mariage annoncé du jeune roi et de Marguerite d’Anjou), le nouveau règne est sans cesse ajourné, différé et, finalement, menacé. C’est pourquoi, plutôt qu’il ne célèbre l’avènement du jeune Henri VI, l’espace circonscrit de la Cène dessine une parenthèse, le temps suspendu d’un interrègne.

Certes, la table peut au départ offrir une forme pour un exercice d’élèves (Pokaz). Néanmoins,  elle esquisse peu à peu une poétique susceptible d’excéder un simple parti-pris esthétique. Lieu unique sans coulisses ni double-fond, tour à tour table de banquet, débarcadère, promontoire, jardin ou champ de bataille, elle constitue plus qu’un praticable théâtral commode: une utopie localisée, – ce que Michel Foucault a nommé une hétérotopie – soit un contre-espace soustrait au rite convenu du repas pris en commun, réfractaire aux simples jeux de la reconnaissance qui régissent ordinairement la vie sociale. Espace d’un rite sacrificiel, la Cène se trouve alors livrée à d’étranges perturbations. Parcourue de séismes, comme régie par un principe d’incertitude généralisé, la scène de théâtre devient le lieu d’un  perpetuum mobile, comme un jeu dont on ne cesserait de rebattre les cartes.

Un tel parti-pris exige qu’avant toute partition, chacun soit  dépositaire de la totalité du texte. Au gré du coup de cymbale rythmant les déplacements autour de la table, le jeu des chaises musicales – pris ici littéralement – devient un opérateur essentiel du spectacle. Pas de distribution à proprement parler, mais une succession de figures qui semblent coulisser, glisser les unes sur les autres, brouillant rangs et généalogies, sans jamais se fixer en  rôles, en personnages, en identités sexuelles ou psychologiques données  une fois pour toutes.

Si la table est l’espace de  circulation des corps, des nourritures, du pouvoir et des mots elle ne constitue pas une seule et unique métaphore. Plutôt que rabattus sur l’uniformité d’une même langue, le tragique et le cocasse naissent simultanément de l’hétérogénéité, du heurt, de la discontinuité. Au gré des télescopages et des  rencontres fortuites on peut voir paraître une Reine à masque de génisse, une princesse barbue, un vieillard aux traits de jeune fille. De même les nourritures se font plaies sur les visages et les roses se brandissent comme des poignards…

Déplacement et condensation évoquent le travail de l’inconscient. La torpeur succède à l’invective, la mort apparente tourne au sommeil spasmodique du cauchemar (ainsi la scène de sorcellerie ourdie par Eléonore) et la fureur de la bataille se fait déambulation somnambulique : Henri VI ou un rêve de Shakespeare

Disons qu’il  s’agit d’un spectacle en quelque sorte hémorragique. Non à l’aune de la violence et du sang versé, mais de ce qui fuit, s’échappe ou se dérobe : non seulement, la couronne ou le pouvoir, la vie, mais le sens même. Il s’agit alors moins d’une lecture que de ce qui s’apparente à un  feuilletage du livret de Shakespeare : accélérations, ralentis, ruptures de rythme et de ton ne scandent pas le simple déroulement du drame. L’extension du récit dans le temps fait place aux pures intensités d’un  texte en train de s’écrire.

 Il y a par là même un pari risqué à livrer de jeunes comédiens à ce qui tient de l’exercice  funambulesque. Abolir les repères qui balisent ordinairement la représentation d’un texte déjà écrit pour se confronter à une écriture scénique en acte, c’est consentir au risque permanent du déséquilibre et de la chute en  maintenant toujours tendu le fil de l’écoute et de l’énergie.

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